Nostradamus prophète de plus en plus posthume

par Jacques Halbronn




 

Le 13 juin 2009, Denis Hamel fit une communication sur Nostradamus (filmée pour Teleprovidence), dans le cadre de rencontres entre nous et les Sceptiques du Québec, qui se tint à Montréal..

Le quatrain VIII, 34, retint notamment son attention (voir Jean Paul Clébert, Prophéties de Nostradamus, Paris, Dervy,  2003,  pp. 878-879), avec le mot Mausol que Denis Hamel rapproche de Saint Pierre de Mausole près de Saint Rémy de Provence au pied du mont  Gaussier"

Selon Hamel, ce quatrain se rattache clairement à l'environnement historico-géographique qui était celui de Nostradamus et pourrait tout à fait être son œuvre en dépit de nos dénégations qui lui refusent la paternité des Centuries don le dit quatrain fait partie.

Pour notre part, nous n'y voyons pas d'inconvénient si l'on admet les points suivants:

1 ces textes ne sont pas parus du vivant de Nostradamus et en tout cas pas dans les éditions antidatées de 1555 ou 1557

2  ces textes n'ont pas nécessairement été composés par Nostradamus en vers et la compilation qu'en fit Antoine Crespin n'est pas versifiée. (Prophéties à la puissance divine et à la Nation Française, Lyon, Arnoullet, 1572)

3 ces textes ont pu être retouchés pour correspondre à tel ou tel événement postérieur.

4  ces textes ont pu s'inspirer de guides de voyage comme le fameux quatrain Varennes, à partir de la Guide des Chemins de France de Charles Estienne, dont une édition parut dans les années 1550.

Le scénario actuellement le plus vraisemblable et qui concilie nombre de paramètres serait que l'on ait retrouvé à la mort de Nostradamus des papiers personnels sans caractère prophétique, des textes géographiques et historiques que Nostradamus aurait recopiés de sa main, comme c'était la coutume de son temps et qu'on leur aurait conféré une signification prophétique qu'ils n'avaient pas du moins dans l'esprit de Nostradamus.

Pour en revenir à la thèse posthume de la parution première des Centuries, nous noterons un passage de l'Epitre à Henri IV, en date de 1605. En effet, nous pensons que ce texte reprend des formules déjà utilisées dans les précédentes décennies pour introduire des textes de Nostradamus retrouvés à sa mort.(cf le texte reproduite par  Jean Guernon,  Nostradamus. Dixième Centurie,  p. 271, Editions JCL 2000,Chicoutimi (Québec) que nous avons intervidéo pour teleprovidence):

L'Epître débute ainsi:

"Ayant ( il y a quelques années) recouvert certaines Prophéties ou Pronostications faites par feu Michel Nostradamus des mains d'un nommé Henry Nostradamus neveu dudit Michel etc"

Selon nous, une telle présentation des choses fait étonnamment écho à un passage figurant dans l'Extraict des registres e la Sénéchaussée de Lyon, en date du "dernier jour d'Apvril, l'an mil cinq cents cinquante cinq", placés en tête de l'édition Macé Bonhomme des 353 premiers quatrains des Centuries, censée parue en cette même année 1555:

"Sur ce que Macé Bonhomme Imprimeur demeurant à Lyon, ha dict avoir recouvert certain livre intitulé LES PROPHETIES DE MICHEL NOSTRADAMUS [les capitales sont dans le texte] qu'il ferait volontiers imprimer...."

Comparons les deux textes:  on trouve deux versions fort proches:

Epitre à Henri V :

"recouvert certaines Prophéties ou Pronostications faites par feu Michel Nostradamus"

Extraict des Registres de la sénéchaussée (mais l'on n'a pas retrouvé une telle mention dans un quelconque registre):

"recouvert certain livre intitulé Les Prophéties de Michel Nostradamus"

Quelques observations:

1  l'on a supprimé, selon nous, la mention "feu" qui indique que Nostradamus est mort, ce qui n'est évidemment pas concevable si l'on s'en tient à une édition de 1555 alors que celui-ci a encore plus de dix ans à vivre.

2 la formule "Prophéties ou Pronostications"  qui est devenue "Prophéties" tout court perdant ainsi sa dimension profane. A rapprocher de la traduction de Théophile de Garencières dont nous avons montré dans notre post-doctorat (voir sur le site propheties.it/halbronn) qu'elle s'appuyait sur des sources fort anciennes. dont le titre est

The True Prophecies or Prognostications of Michael Nostradamus", Londres, 1672

Si l'on néglige la  formule  "true" (vrai) qui fait sens si en effet, Garencières s'appuie sur des documents plus authentiques que ceux qui circulaient mais rappelons que l'on ne dispose pas de l'édition française antérieure dont il se serait servi, l'on obtient une parfaite similitude avec le passage de l'Epître à Henri IV:

Prophéties ou Pronostications/ Prophecies or Prognostications

Dans le cas de Garencières, le titre fait implicitement référence à la mort de Nostradamus dont il est rappelé qu'il fut médecin d'Henri II; François II et Charles IX "kings of France".

Cette double formule "prophéties ou pronostications" aura donc été tronquée et il est possible que Nostradamus ait publié en effet quelque ouvrage sous ce double titre mais sans rapport avec les Centuries qui prendront le nom de "Prophéties", sous la Ligue.

La formule du rédacteur de 1605 nous semble très proche d'un modèle plus ancien ayant déjà introduit les Centuries et qui se référait à '"feu" Michel Nostradamus, sans d'ailleurs faire précéder ce nom de l'initiale M. ou de Maitre, ce qui est rarissime du vivant de Nostradamus.

.Mais celle de la Sénéchaussée, également, nous semble bel et bien calquée, avec quelques retouches visant à faire d'un ouvrage posthume un texte paru du vivant de Nostradamus. Un tel faux  privilège nous apparait comme assez maladroit

1  absence de la marque honorifique qui pouvait faire sens à la mort de Nostradamus mais non de son vivant et qui n'est attestée ni dans les almanachs, ni dans les pronostications des années 1550

2 absence de marque posthume mais avec l'expression "recouvert" qui ne fait guère sens dans le contexte censé être du vivant de Nostradamus.

3  utilisation de "certain" qui semble également assez incongru pour un ouvrage que Nostradamus aurait lui-même cédé au libraire.

4 Suppression de Pronostications après Prophéties  pour renforcer le caractère prophétique et faiblement astrologique dans son agencement  quand on le compare à la structure interne des almanachs et/ou des pronostications.

Le fait d'avoir "recouvert" grâce au zèle de Robert Benazra, dans les années Quatre Vingt du siècle dernier,  les exemplaires de l'édition Macé Bonhomme aura permis de prendre connaissance du "privilége" et d'en constater le caractère suspect.

Il y a certainement des zones d'ombre en ce qui concerne les premières parutions des Centuries et l'on ne peut s'en faire quelque idée que par bribes, en tenant compte de ce que ceux qui voulurent l'imiter nous en ont laissé. C'est le cas de ce Vincent Séve auteur de l'Epitre à Henri IV qui nous restitue une formule plus complète que celle qui sera expurgée dans les éditions antidatées, tout comme Garencières nous restitue également au XVIIe siècle  un état antérieur et plus correct dans sa rédaction du début de la Préface à César. C'est dire que le XVIIe siècle, en plus d'une occasion, nous fournit des documents qui démontent les procédés de la fin du XVIe siècle.






JHB

22. 06. 09